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lundi 14 mai 2012

Enquête exploratoire 2/3 : observation à La Comédie Française

    Après avoir observé la réaction des déficients auditifs face à un théâtre sans adaptation, où ni déficient auditif ni entendant ne se trouvaient, à priori, en situation de handicap, il convenait d'amener l'observation au sein d'un théâtre accessible à la majorité de la population, la population entendante. L'objectif était d'abord de constater une perception puis d'étudier le rapport du déficient auditif à la compensation mise à disposition . Ma démarche a donc été la suivante. J'ai réservé une place pour une représentation où l'accessibilité des déficients auditifs au théâtre était permise. J'ai contacté la personne qui s'occupe de l'accessibilité à La Comédie Française et celle-ci m'a placée près des sièges réservés aux déficients auditifs, proches de la scène. La pièce qui se joue est Une puce, épargnez-la de Naomi Wallace.
(Source: La Comédie Française)

    Ainsi, je me trouve à côté d'un homme âgé venu avec sa compagne. Cet homme est appareillé et pas encore "aileté" selon les propos de sa compagne. Il porte un appareil auditif contour d'oreille et je ne saurais en dire plus (open-fit?). Il semblerait qu'il s'agisse d'une déficience liée à la vieillesse de cet homme. Pour suivre la représentation, le vieil homme bénéficie de deux aides compensatoires : la tablette électronique de visualisation des dialogues et la boucle magnétique.

Tablette électronique de visualisation des dialogues dans un théâtre
(Théâtre national Chaillot – Paris)
(Source: conférence La Ville est un monde de Marc Renard)

    Le rapport du vieil homme à la tablette électronique est assez significatif. "Comment est-ce que cela fonctionne?".  Le vieil homme se trouve plutôt désemparé lors de son premier contact avec l'objet qu'il compare à un Ipad. Sa compagne lui donne quelques conseils en cas de problème, le rebrancher par exemple. Mais la boucle magnétique que possède la femme ne fonctionne pas et elle demande à une placeuse de le changer. La représentation commence et la boucle magnétique du vieil homme ne semble pas fonctionner non plus. Ce dernier, pour l’anecdote, s'est mis à marcher à quatre pattes pour atteindre le côté de la salle et demander une autre tablette pour suivre le reste de la représentation, le retour à sa place s'est fait par le même procédé, un moment très cocasse !

    En revanche, je n'ai pas perçu les effets de la boucle magnétique. Déjà, en voici une définition :
"La boucle magnétique vous permet d'obtenir une grande qualité d'écoute dans certains lieux publiques, tels que les guichets d'informations, les cinémas, les églises, équipés d'un amplificateur de boucle magnétique. Pour cela, il suffit de passer sur la position T de votre appareil.
Le système FM comprend un sabot relié directement à l'aide auditive et un récepteur. Ceci permet d'amener directement le son dans l'aide auditive et d'avoir une meilleure qualité d'écoute pour les personnes présentant une surdité importante." (Source: Laboratoire Thomassin)

La boucle magnétique (Source: Surdi49)


    Ce couple avait quelques amis dans la rangée derrière qui tenaient aussi la tablette électronique entre les mains et n'avaient visiblement pas eu de soucis pour l'utiliser d'après la brève discussion que j'ai pu entendre après la représentation. Il en est ressorti aussi que la boucle magnétique avait produit des grésillements dans l'appareil auditif d'un des spectateurs du groupe.


    C'est donc un bilan mitigé qui se dessine à l'aune de ces observations et qui suscite quelques interrogations :
  • Ces moyens de compensation ne nuisent-ils pas davantage à l'audibilité de l’œuvre théâtrale?
  • Les nouvelles technologies sont-elles accessibles à tous les spectateurs déficients auditifs : âge, niveau socio-culturel...
  • L'accompagnement humain dans la mise en accessibilité matérielle est-il suffisant?

vendredi 27 avril 2012

Enquête exploratoire 1/3 : la technique théâtrale du Virtual Visual


    L'angle du théâtre désormais validé, il convient dans un premier temps de se confronter directement à la relation entre le théâtre et les personnes sourdes et malentendantes. 
Quelle réaction ont les sourds et les malentendants face au théâtre ? 

    Cette question nous amène à cette nouvelle interrogation: quel théâtre ? 
Puisque nous souhaitons observer très simplement un comportement, il s'agit dans un premier temps d'observer un théâtre qui ne soit pas adapté aux personnes sourdes et malentendantes, un théâtre où ni déficient auditif ni entendant ne se trouvent en situation de handicap.


Enquête exploratoire

 

    Je me suis donc rendue à l'International Visual Theatre, à Paris, pour assister à la représentation théâtrale de Simon Attia, professeur de théâtre et comédien, qui a animé un atelier de pratique artistique sur les techniques du « virtual visual ». Créé aux États-Unis dans les années 60, le VV est une technique de narration visuelle qui nécessite une implication corporelle totale de la part du comédien qui la pratique. Il n'est fait aucune utilisation de la langue des signes française ni du langage. Simon Attia, le VV relève de la chorégraphie avec les mains et le corps. "Les thèmes des saynètes ont été choisis à partir de quatre thèmes: une personne, un objet, un déplacement, un animal. L’inspiration provient d'images personnelles de l'esprit (un porte-avion...), parfois de BD. Il s'agit de faire ressortir des images sur des choses simples. Ce n'est ensuite pas un simple geste qui est réalisé mais un focus sur les éléments. Il s'agit d'aller chercher des choses en soi".

 


    Arrivée à l'IVT, je suis confrontée à une vraie difficulté. Face à moi dans le hall du théâtre, les personnes ne communiquent qu'en langue des signes française (LSF) y compris le jeune barman qui semble visiblement malentendant. Comment le savoir ?  A qui m'adresser pour me présenter à la billetterie ? A qui demander des renseignements ? Qui est sourd, qui peut entendre ou lire sur les lèvres ? Je me trouve un moment totalement perdue, isolée. Finalement, les spectateurs commencent à entrer. L'entrée est gratuite mais sur réservation. Notre nom figure donc sur une liste et les placiers sont bilingues (français/LSF). 

    Je m'assoie et commence à observer les spectateurs qui s'installent, quelques entendants sont présents mais c'est surtout une majorité de personnes avec une déficience auditive qui assiste à la représentation.

Souvent, au sein d'un public d'entendants, on entend des bribes de conversation, les attentes de nos voisins au sujet de la représentation qui va se jouer ou la journée qu'ils viennent de vivre... Ici, je suis dans une bulle. Les spectateurs communiquent entre eux, entre différentes rangées, les conversations sont animées, les gestes fusent. L'un des spectateurs laisse échapper des sons gutturaux. Un son monocorde qui revient à chaque expiration et qui est parfois lié à des émotions comme le rire ou l'impatience suscité par un moment de suspense. Les applaudissements des spectateurs sont exprimés par un mouvement des deux mains et par les vibrations liées au frappement de leurs pieds sur le sol.  


Quelle perception du théâtre pour une même accessibilité? 

 

    De la représentation théâtrale, je n'ai saisi que très peu d'éléments. Il était difficile de comprendre le sens des gestes de ces acteurs qui étaient déficients auditifs mais ne pratiquaient pas du tout la langue des signes sur scène. Ils se présentaient donc uniquement comme des acteurs de Virtual Visual. Un débat a suivi la représentation. Avant que le Virtual Visual ne soit expliqué par Simon Attia, lui-même déficient auditif, une spectatrice entendante a ainsi demandé pourquoi il n'y avait pas de traduction pour que les personnes entendantes puissent aussi comprendre. Simon Attia a répondu qu'il s'agissait seulement d'une technique théâtrale qui n'utilisait pas le signe, aussi accessible aux déficients auditifs qu'aux entendants. Le professeur de théâtre a donc demandé a l'assemblée si déficients auditifs et entendants avaient compris les saynètes. Pour certains spectateurs déficients auditifs, c'était le cas, pour d'autres, non. Une réponse semblable chez les entendants, parfois déstabilisés par la fausse idée que les acteurs signaient et qu'il était difficile de distinguer un signe d'un geste de théâtre (ce qui a aussi été mon cas). 

    Et finalement, en théorie, pour une même accessibilité de représentation théâtrale - par la vue- c'est donc une même perception du théâtre pour les spectateurs déficients auditifs et les spectateurs entendants.
En pratique, la compréhension des spectateurs déficients auditifs face au théâtre virtuel visuel a-t-elle été favorisée par rapport à celle des entendants grâce à leur sensibilité à la communication visuelle ? C'est ce que semble confirmer l'un des acteurs " Par rapport au virtual visual, les sourds ont déjà ça en eux mais c'est quelque chose qu'ils n'utilisent pas. Là, on a laissé de côté la langue des signes, pour retrouver ça en nous".